2014 à ... > L’ENFER (extrait), Chant III, Vestibule des lâches, Dante, divine comédie

Extrait : L’ENFER, Chant III, Vestibule des lâches, Dante, divine comédie

« Par moi l’on va dans la cité dolente,
par moi l’on va dans l’éternelle douleur,
par moi l’on va parmi le peuple perdu. 
Justice a poussé mon suprême créateur ;
la divine puissance, la suprême sagesse 
et le premier amour me firent 
Avant moi rien ne fut créé 
qui ne soit éternel, et moi éternellement je dure. 
Vous qui entrez, laissez toute espérance. » 
Ces paroles de couleur sombre, 
je les vis écrites au-dessus d’une porte ; 
aussi je dis : « Maître, leur sens m’est dur. »
Et lui à moi, comme personne avisée : 
« Ici il convient d’abandonner toute crainte ; 
la moindre lâcheté ici doit être morte.
Nous sommes venus au lieu que je t’ai dit, 
où tu verras les gens dans la douleur 
qui ont perdu le bien d’entendement. » 
Et prenant ma main, 
le visage joyeux, ce qui me conforta, 
il me fit entrer dans les choses secrètes. 
Là soupirs, plaintes et hurlements de douleurs 
retentissaient dans l’air sans étoile, 
ce qui me fit pleurer pour commencer. 
Langues diverses, accents horribles, 
paroles de douleur, accents de colère, 
voix fortes et faibles, et mains qui claquent 
faisaient un tumulte, qui toujours
tournoyait dans cet air éternellement obscur, 
comme le sable quand souffle un tourbillon. 
Et moi, qui avait la tête toute baignée de doutes, 
je dis : « Maître, qu’est-ce que j’entends ? 
Qui sont ces gens accablés de douleur ? ».
Et lui à moi : « Ce triste comportement 
est celui des âmes misérables de ceux 
qui vécurent sans infamie et sans louange. 
Elles sont mêlées au chœur infâme 
des anges qui ne furent ni rebelles 
ni fidèles à Dieu, mais pour eux seuls. 
Les cieux les chassent pour ne pas s’enlaidir 
et le profond enfer ne les reçoit pas, 
car les damnés en tireraient quelque gloire. » 
Et moi : « Maître, quel poids est si lourd 
qu’ils se lamentent si fort ? » 
Il répondit : « Je vais te le dire très brièvement. 
Ceux-ci n’ont pas l’espoir de mourir, 
et leur aveugle vie est si basse, 
qu’ils envient tout autre sort.
Le monde les laisse sans renommée ; 
miséricorde et justice les dédaignent : 
ne parlons pas d’eux, mais regarde et passe. » 
Et moi, qui regardait, je vis une enseigne 
qui en tournant courait si vite, 
qu’elle me semblait indigne du moindre repos ; 
et derrière elle venait une si longue file 
de gens, que je n’aurais pas cru 
que la mort en eût tant défait.
Après que j’en eus reconnu quelques uns, 
je vis et reconnu l’ombre de celui 
qui par lâcheté fit le grand refus. 
Aussitôt je compris et fus certain 
que ceci était la secte des lâches, 
qui déplaisent à Dieu et à ses ennemis. 
Ces minables, qui ne furent jamais vivants, 
étaient nus et attaqués sans cesse 
par des mouches et des guêpes.
Elles baignaient leur visage de sang, 
qui, mêlé de larmes, tombait à leurs pieds 
où une répugnante vermine le recueillait (…)

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